N’importe qui peut prétendre faire un audit d’accessibilité numérique, alors comment faire confiance ?

Saviez-vous qu’absolument n’importe qui peut prétendre faire un audit d’accessibilité numérique ?

En effet, l’expertise-conseil en accessibilité numérique n’est pas une profession ou activité réglementée.

Selon BPI France, en introduction de son annuaire de professions réglementées, les activités réglementées sont soumises à des conditions d’accès et/ou des conditions d’exercice ou d’exploitation. Leur exercice est encadré par des dispositions législatives ou réglementaires dont il convient de prendre connaissance avant de se lancer dans son projet d’entreprise.

Ici, ce n’est pas le cas. La loi définit les obligations légales d’accessibilité pour les sites web, applications mobiles, etc. des organismes publics et d’un certain nombre d’organismes privés. En revanche, la loi ne dit rien sur qui peut faire un audit pour vérifier la conformité aux règles d’accessibilité et ensuite établir une déclaration d’accessibilité.

C’est ainsi qu’on trouve des déclarations d’accessibilité à 100% de conformité au RGAA (Référentiel Général d’Amélioration de l’Accessibilité) alors qu’il y a des problèmes évidents de contrastes insuffisants, de navigation clavier non fonctionnelle, etc. Ou encore, on trouve aussi des déclarations basées sur des résultats d’un audit automatisé donc incomplet, voire faux, etc. Cela inquiète jusqu’à la DGCCRF qui mène une enquête sur la loyauté des pratiques des organismes réalisant des audits d’accessibilité numérique pour le compte de d’entreprises.

Dans la mesure où il s’agit d’une expertise et où on réalise des audits, on pourrait croire que le seul fait de proposer cette prestation suffit à ce que ce soit légitime. Pourtant, ce n’est pas le cas. Alors comment peut-on savoir si on fait appel à des prestataires de confiance ? J’ai eu envie de vous donner quelques pistes de réflexion. Par transparence, je précise que je vends moi-même des prestations d’audits d’accessibilité.

Au sommaire :

Les formations et les certifications

Une formation nécessaire

Dans certains domaines, il y a souvent une fierté à avoir appris le métier en autodidacte. Les diplômes ont alors tendance à être mis de côté voire décriés.

Dans le domaine de l’accessibilité numérique, ce n’est pas aussi simple et les enjeux sont importants.

Toutes les personnes avec qui j’en ai parlé qui ont commencé en autodidacte (c’est généralement comme ça qu’on commence), dont moi, sont toujours sorties d’une formation sur le sujet en se disant qu’il y a plein de choses qu’elles avaient mal appris, mal compris ou pas appris du tout.

Or l’accessibilité, c’est permettre l’autonomie des personnes handicapées et c’est un droit fondamental pour elles. Si on fait les choses de travers, ça peut avoir un impact considérable dans leur vie comme l’empêchement de l’accès à des soins, à un emploi, aux courses, à des loisirs, etc. On crée une discrimination. Ce n’est donc pas à prendre à la légère. Il peut même arriver de faire pire que mieux !

Réaliser un audit d’accessibilité numérique est une tâche difficile. Actuellement, dans le RGAA 4, il y a 106 critères. Ces critères requièrent d’évaluer les sites web de manière très variée. Certains critères demandent, par exemple, de s’assurer de la pertinence des noms de boutons ou de liens. Or, sans formation, savoir quand un nom est pertinent, ou ne l’est pas, peut être extrêmement difficile à évaluer car ce n’est pas dit explicitement dans le référentiel tellement c’est contextuel.

Certains critères sont vraiment difficiles comme ceux qui concernent les scripts, par exemple. Lorsqu’un site dispose d’une fonctionnalité complexe réalisée avec JavaScript, et que celle-ci n’existe pas dans les exemples standards de composants accessibles, comment l’évaluer ? Le référentiel ne donne pas la réponse. Il faut maîtriser les différentes technologies d’assistance, notamment les lecteurs d’écran et la navigation au clavier, pour comprendre les attentes à en avoir.

De nombreux organismes de formation forment sur le sujet de l’accessibilité numérique. La qualité des formations n’est pas toujours au rendez-vous d’après les échos que j’ai pu avoir. J’ai tendance à recommander les formations des agences d’accessibilité numérique ou des personnes indépendantes expertes en accessibilité numérique car c’est directement leur métier. De plus, certains organismes généralistes sont assez opaques sur qui sont les formateurs et formatrices.

Les certifications, une validation des acquis par ses pairs

Suite à une formation, il est possible de passer une certification afin d’attester du niveau obtenu. Il s’agit d’un examen avec une évaluation par des spécialistes du domaine.

Dans les CV, en France, vous pouvez retrouver les certifications suivantes qui attestent, normalement, d’un niveau suffisant pour réaliser des audits d’accessibilité numérique :

D’autres certifications devraient exister dans le futur.

Ni les formations ni les certifications ne sont la preuve d’une expertise en tant que telle. Elles sont un indice, assez fort tout de même, parmi d’autres.

L’expérience professionnelle

La formation et le diplôme ne font donc pas tout. Lorsqu’on sort d’une formation, on n’est pas experte directement du jour au lendemain. Il faut mettre en pratique. Les formations sont généralement très courtes et intenses (5 jours pour apprendre à faire un audit basé sur une centaine de critères). On ne peut pas tout retenir ni tout maîtriser.

L’expérience est plus que nécessaire. Ici, ce qui est important, c’est d’avoir travaillé ou de travailler actuellement avec des personnes plus expérimentées sur le sujet qui peuvent répondre aux questions, aider, accompagner. C’est le moyen de progresser réellement. Sans ça, on n’a aucun moyen de remettre en question ce qu’on croit être bien ou non ; il est donc difficile de progresser.

Vous pouvez demander un CV ou l’expérience de la ou des personnes qui interviendront, ainsi que des références, avec des déclarations d’accessibilité (qui doivent contenir un certain nombre d’éléments, définis dans le RGAA).

Des audits manuels requis

S’il est tout à fait normal et acceptable d’utiliser des outils de tests lors de la réalisation d’audits d’accessibilité, le type d’outil utilisé et la manière dont ils sont utilisés est déterminante.

Ce qu’il faut retenir : aucun outil ne peut permettre de réaliser un audit à lui seul. Il faut forcément coupler l’usage d’outils avec l’analyse humaine.

Parmi les outils, on peut distinguer :

  • Les outils qui aident à mettre en avant ou à vérifier les éléments concernés par un critère. Ce sont les outils utiles pour réaliser un audit. Lorsqu’on utilise ce genre d’outils, on peut parler d’audit manuel car ils aiguillent mais ne testent pas à notre place. Par exemple :
  • Les outils de tests automatisés qui vont tester une petite quantité de critères automatisables (on estime de 20 à 30% des critères). Ils sont plutôt utiles pour les équipes de développement formées afin de vérifier un minimum leur travail tout au long d’un projet. Ils sont souvent moins utiles dans le cadre de la réalisation d’un audit expérimenté même si ça peut arriver qu’ils soient utilisés mais ils ne suffisent pas. Il existe par exemple l’extension de navigateur Axe DevTools, le logiciel à installer sur un serveur Asqatasun, et bien d’autres ;
  • Enfin, il y a les outils vendus comme pouvant réaliser des audits avec l’IA (« Intelligence Artificielle ») générative et donc, vérifier tous les critères d’accessibilité. Ces outils ne sont pas fiables. Il est impossible de s’assurer que ça dit vrai ou faux sans avoir une expertise et sans relire dans le détail. De plus, pour s’assurer que rien n’a été manqué ou invalidé à tort, cela implique de faire un audit manuel… Les IA génératives sont conçues pour fournir des réponses plausibles, pas pour dire la vérité. Par conséquent, ça n’a aucun intérêt. L’accessibilité est un besoin humain pour les personnes handicapées qui nécessite forcément une évaluation humaine.

Ainsi, vous pouvez demander quels sont les outils utilisés pour faire un audit et de quelle manière ils le sont.

Demander un exemple de grille d’audit et/ou de rapport d’audit

Karl Groves, de AFixt, recommande de demander un exemple, anonymisé, de livrables. Son article est basé sur le contexte états-unien. On peut transposer ça en France en demandant un exemple anonymisé de grille d’audit et/ou de rapport d’audit.

L’idée est de lire quelques éléments du relevé et de s’assurer que vous comprenez quel est le problème relevé et comment le corriger. Bien sûr, la plupart des points seront assez techniques et il vous faudra soit avoir vous-même un profil technique, soit vous appuyer sur une personne avec ce profil dans votre équipe.

La grille d’audit est généralement un relevé technique et le rapport d’audit permet d’approfondir plus longuement le problème posé en détaillant l’impact pour les personnes handicapées. Le rapport devrait être plus parlant, en particulier lorsqu’on n’a pas un profil technique.

Sur le site officiel du RGAA, vous trouverez par ailleurs un kit d’audit qui contient des modèles de documents attendus. Ainsi, cela vous aidera aussi à identifier les attentes que vous pouvez avoir face à de tels documents.

Quelques tests à réaliser sur le site du prestataire

Le prestataire, selon la taille de son entreprise, n’aura pas forcément de déclaration d’accessibilité sur son site web. Par exemple, si une personne indépendante veut un audit indépendant, elle pourrait avoir du mal à financer un tel audit. S’il y a une déclaration d’accessibilité, il est de toutes façons difficile de s’y fier puisqu’on est justement en train de se demander si ce prestataire est fiable. Or, une déclaration d’accessibilité, c’est du déclaratif, pas une preuve. En revanche, une déclaration indiquant un taux inférieur à 100% de conformité au RGAA, aux WCAG ou à la norme européenne EN 301 549 se questionne : pourquoi les corrections ne sont pas faites ? Il est donc difficile de juger sur ce critère.

En revanche, même sans expertise pour vous, vous pouvez réaliser quelques tests basiques sur le site du prestataire. Si les résultats ne sont pas bons, posez-vous de sérieuses questions.

  • Le site a-t-il des contenus qui bougent sans moyen de les arrêter (carrousel sans bouton d’arrêt, par exemple) ? Si oui, c’est non-conforme.
  • Quand vous cliquez sur les intitulés de champs de formulaire, le curseur se positionne-t-il dans le champ et pouvez-vous écrire directement avec votre clavier dedans ? Si non, c’est fort probablement non-conforme.
  • Lorsque vous naviguez dans le site avec la touche tabulation du clavier, le focus va passer d’élément interactif (liens, boutons, champs) en élément interactif. Le focus est généralement matérialisé par une bordure autour des éléments ciblés. Voyez-vous là où se trouve le focus ? Si non, c’est non-conforme.
  • Lancez une analyse avec l’extension de navigateur Axe DevTools (sur Firefox, sur Chrome) sur quelques pages (sans l’analyse IA). Il peut, parfois, y avoir des faux négatifs et des faux positifs mais le résultat de l’analyse donnera déjà une idée avec la quantité d’éléments relevés. En principe, un site d’un prestataire qui vend des audits d’accessibilité devrait avoir 0 erreur relevée (ou alors à la marge, qui peuvent peut-être se discuter).

Avec plus de connaissances, il est possible de réaliser encore d’autres tests rapides mais ceux-ci sont déjà un premier bon indicateur.

Conclusion-résumé

Personnellement, vu l’état actuel du marché sur l’accessibilité numérique où de nombreuses entreprises se positionnent sans en avoir les compétences, je suis convaincue qu’on devrait faire du métier d’auditeur/auditrice en accessibilité numérique une profession réglementée. L’audit est ce qui permet de déterminer le respect de la loi pour un organisme, et de garantir un niveau d’accessibilité minimal. C’est un travail qui demande du sérieux et dont l’enjeu est le droit humain qu’est l’accessibilité pour les personnes handicapées.

La loi existe depuis 2005 et la plupart des sites publics sont encore inaccessibles. Selon l’Observatoire du respect des obligations d’accessibilité numérique, de la Fédération des Aveugles de France, à ce jour, moins de 1% des sites d’organismes publics s’affichent « totalement conforme ».

C’est un sujet beaucoup trop important pour laisser n’importe qui faire n’importe quoi.

En résumé, n’importe qui peut prétendre réaliser un audit d’accessibilité numérique, même sans en avoir les compétences. Il vous faut donc faire preuve de vigilance.

Les points à questionner :

  • Quelles sont la ou les formations suivies sur le sujet ?
  • Quelles sont les éventuelles certifications obtenues ?
  • Quelle est l’expérience dans le métier ? Celle-ci a-t-elle permis ou permet-elle actuellement de travailler avec des personnes plus expérimentées dans l’accessibilité numérique afin de progresser et confirmer ses acquis ?
  • Quelles sont les références (dont avec des déclarations d’accessibilité) ?
  • Quels sont les outils utilisés pour réaliser les audits ? De quelle manière sont-ils utilisés ? Les audits sont-ils donc réalisés manuellement ?
  • Est-il possible d’obtenir un exemple anonymisé de grille d’audit et/ou de rapport d’audit ? Si oui, pouvez-vous comprendre les problèmes et comment corriger ?
  • Les quelques tests suivants sur le site du prestataire sont-ils concluants ?
    • Contenus en mouvement arrêtables ;
    • Champs de formulaire associés à leur intitulé ;
    • Navigation au clavier visible ;
    • Analyse automatique avec l’extension Axe DevTools qui ne remonte pas d’erreur.

Bien sûr, ces points ne sont que des indices. C’est désormais à vous de décider de l’importance que vous leur donnerez et de pondérer chacun.

Il est également important de rappeler qu’il faut se méfier dès qu’une entreprise vous promet qu’un outil va résoudre les problèmes d’accessibilité et/ou rendre les sites conformes aux règles d’accessibilité (RGAA, WCAG, ou autres) en quelques clics seulement. Ce type d’outil est appelé « outil de surcouche d’accessibilité » et ne peut en aucun cas répondre à cette promesse, même avec de l’IA. Cet avis est également partagé par la DINUM, l’organisme qui gère le RGAA. Pour en savoir plus, je vous invite à lire mon article sur mon blog personnel à ce sujet « Les outils de surcouche d’accessibilité web : mensonges et boules de gomme ».

Bonus : si vous en êtes au stade de la rédaction d’un appel d’offres pour la réalisation d’un site web ou d’une application, vous devriez sûrement aller voir les ressources de cette page : « Guides d’accessibilité pour les appels d’offres ».